‘Maudit qu’le monde est beau’ : pour un féminisme de la lourdeur

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Aujourd’hui 3 juin j’ai vu passer sur facebook que l’activiste japonaise-américaine Yuri Kochiyama n’est plus. N’ayant jamais entendu parler de cette brave dame auparavant ma réaction fut plutôt neutre, mais j’ai accroché sur une citation d’elle en exergue de l’article :

« Life is not what you alone make it. Life is the input of everyone who touched your life and every experience that entered it. We are all part of one another. »

Traduction libre : la vie n’est pas uniquement ce que tu en fais. La vie est l’apport de tous ceux et celles qui ont touché ta vie et de chaque expérience qui s’y est insérée. Nous sommes toutes et tous parties prenantes les unes et les uns des autres.

Cette citation-là m’a fait penser à l’idée de lourdeur, et à mon malaise latent lié à certaines de ces utilisations – entre autres par des militantes et militants. On dit qu’une personne est lourde quand elle nous semble se vautrer excessivement dans des émotions perçues comme négatives – par exemple la colère, l’anxiété et la tristesse. Le mot ‘lourdeur’ a une connotation péjorative et, de fait, est porteur de censure. On peut donc l’utiliser comme bâillon, de façon à ne pas avoir à gérer les émotions de la personne en face, à ne pas subir un drain émotif malvenu.

Pourtant toute personne est lourde, encombrée, chaotique. Composée, comme disait l’autre, de tous ceux et celles qui l’ont touchée, de toutes les expériences qui y sont insérées, incluant les blessures, la violence, les traumatismes, les paradoxes.

La normativité néolibérale passe par le refus d’accepter ce magma confus et lourd qui ralentit nos mouvements. Elle demande l’élagage : une individualité légère, centrée sur soi-même et bien délimitée, facile à entraîner dans le courant incessant du capitalisme, qui nous précipite individuellement et de plus en plus rapidement d’une image à l’autre, vers le prochain trésor coloré et brillant de plastique vide. « Hé qu’le monde est don’ beau » disaient les Colocs.

Accepter les émotions des autres et se soucier de leur bien-être est effectivement lourd – une lourdeur qui demande du temps, de l’énergie émotive, un engagement, de la vulnérabilité, souvent de la frustration.

C’est aussi un acte radical de refus d’une idéologie qui voudrait faire de nous des individus abstraits et déracinés.

Reconnaître et célébrer la lourdeur de l’entièreté de nos individualités cimente les liens de solidarité et de cohésion qui nous retiennent les uns et les unes aux autres, qui nous enracinent et nous permettent de résister. Cet engagement nous demande également de contempler notre insertion dans la vie les unes et les uns des autres et d’en accepter les implications, ainsi que la responsabilité de nos actions, autant publiques qu’intimes.

Un grand sage m’a dit un jour : « dans l’idée d’amour libre, c’est important de ne pas oublier l’amour ». C’est pas vrai, c’était seulement mon coloc. Mais il ne croyait pas si bien dire.

Le type de lourdeur dont je parle est nécessaire à l’amour – sous toutes ces formes, incluant l’amitié et la solidarité. Il est, paradoxalement, nécessaire à la liberté – la liberté d’être tout ce que nous sommes, de ne pas se soumettre à l’idéal d’une individualité abstraite, indemne et élaguée.

L’action radicale demande ce type de lourdeur, de façon à ce que nos critiques s’insèrent dans nos pratiques quotidiennes, et qu’elles deviennent réellement des vecteurs d’inclusion et d’émancipation.

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