Rencontre avec Marjorie de la Revengeance des Duchesses

Stadacona rencontre Marjorie Champagne de la revengeance des Duchesses.

Question : Au départ, le Carnaval a été créé par un regroupement d’hommes d’affaires. Au fil des ans, même les activités plus populaires ont été ‘’organisées’’ et encadrées sans qu’il n’y ait là quelque transgression carnavalesque. Le défilé se fait sans population déguisée qui participe, les gens regardent, passivement. Le Carnaval, au sens premier, où l’ordre établi est renversé durant une courte période, a-t-il déjà existé à Québec ?

Marjorie Champagne : Au XIXe siècle, comme l’indiquait Jean Provencher, dans l’émission à CKIA, il y a eu de ces fêtes populaires, de ces carnavals, au sens étymologique du terme, mais après ça…  J’ai de la difficulté à prendre position là-dessus : est-ce que le commercial c’est le pouvoir ? Ce n’est pas le ‘’politique’’ qui a instauré le Carnaval… Ce sont quand même des citoyens qui étaient dans le milieu des affaire. Bon… C’est sûr que le commercial a beaucoup de pouvoir, surtout aujourd’hui. On est dans un système capitaliste. Si c’est selon des impératifs commerciaux, ce n’est pas pour la population, par la population.

Un vrai carnaval

Moi je pense, et j’oserais même dire, que le Carnaval devrait changer de nom, par exemple, la Fête de l’hiver; du point de vue marketing c’est pourri de changer de nom, ce n’est pas une bonne idée, mais au point de vue étymologique, carnaval, ce n’est pas le bon mot, au départ, ils n’ont pas choisi le bon mot et  maintenant, ils sont pris avec.  C’est drôle parce que la Revengeance est davantage un carnaval que le Carnaval de Québec, parce que la revengeance, c’est une prise de parole citoyenne et que c’est exactement ça : renverser l’ordre établi. On a pris quelque chose qui existait du Carnaval, pis on l’a reviré de bord,  on a foutu le bordel là-dedans.  C’est ça un vrai carnaval.

 Payer pour aller sur les Plaines

Q : Est-ce possible de se réapproprier l’hiver et un carnaval, par exemple à l’aide de la revengeance, dans les quartiers, en dehors du circuit commercial officiel ?

MC : La problématique au niveau du Carnaval c’est ça, par exemple, ils organisent la guerre des Ducs, une guerre de boules de neige sur les Plaines, en construisant des forts, mais il faut payer pour y aller…

Pourquoi on ne peut pas y aller tout simplement ? Depuis quand faut-il payer pour aller sur les Plaines ? Ça enlève une certaine liberté aux citoyens. Les gens ne sont pas dupes, ils savent que ça coute toujours quelque chose pour aller au Carnaval.

Pour une famille de 3 enfants 2 parents, c’est 75$, seulement pour aller sur le site, si vous voulez goûter aux friandises, tout est en sus, etc., c’est loin d’être accessible à tout le monde. Nous, on parle d’activités prises en charge par la population, l’an passé des citoyens se sont mobilisés pour organiser des activités pour leur duchesse, un tournoi de hockey bottine, dans Limoilou. Il y avait de la soupe aux pois, du café… Nous on n’a rien fait d’autre que dire : la duchesse sera là et on va amener du monde. Cette façon de faire semblait mobilisatrice pour les gens qui appréciaient aussi la liberté d’action des citoyens; peut-être qu’ils le referont cette année et auront encore plus de participants. Nous sommes là pour les gens. Nous sommes ce  genre de duchesse, la duchesse de la population.

Je crois que c’est pour ça que la Revengeance arrive à mobiliser autant de bénévoles autour de son projet, et ce, depuis 5 ans. C’est une trentaine de femmes et 3 hommes.

 Le mot féminisme fait peur

Q : Avec cette idée de la Revengeance , pensiez-vous intégrer un jour,  avec votre équipe, le Carnaval officiel ?

MC : Non. Le Carnaval nous a contactés en 2013, mais nos missions sont trop différentes. Celle du Carnaval est plus commerciale, c’est de dynamiser l’activité économique de Québec durant une période morte. La nôtre est liée à l’émancipation de la femme, et aussi de valoriser les quartiers de Québec; alors on n’a pas trouvé de terrain d’entente afin de devenir LES duchesses du Carnaval. On nous a dit qu’on voulait des femmes télégéniques, qu’est-ce que c’est être télégénique ? On nous a dit que le mot ‘’féminisme’’ faisait peur. Oui ça fait peur au point de vue marketing, mais si on prend ça au point de vue pédagogique, le Carnaval aurait pu avoir du courage et se donner une mission un peu plus éducative auprès de la population. Ils ont décidé de ne pas le faire.

 Casser le moule

Q : Quand on compare les pages web des deux sortes de duchesses, la différence est flagrante. A quoi s’adresse la comm du projet de la Revengeance ?

MC : Notre message passe beaucoup par l’image. Nous faisons beaucoup attention ce que nous  projetons depuis le début. Notre imagerie a beaucoup évolué. Comme je disais, au début, il était important de casser le moule de l’image que les gens de Québec se faisaient de la duchesse traditionnelle. Donc, nous faisions beaucoup de grimaces. Les premières photos sont assez agressives : on montre les poings, on tire la langue. Dernièrement j’ai revisité les archives et j’ai fait : ‘’Oh, ok, c’est trash’’ en comparaison à maintenant. Je me suis questionnée. Mais  nous avions besoin de ça. Maintenant, ce travail a été effectué. Il faut encore casser le moule, mais d’une façon différente. Dans la prochaine présentation vidéo sur les nouvelles duchesses, à voir bientôt, ça n’a aucun rapport avec des princesses, aucun rapport avec les couvertures de magazine qu’on voit partout, aucun rapport avec l’image usuelle de la femme.

À chaque fois qu’on prend des photos à la revengeance, en studio, c’est notre préoccupation principale. On ne veut pas, qu’encore une fois, ces femmes-là se sentent prisonnières du moule dans lequel la société de consommation les force à entrer.  Juste à regarder les couvertures de magazine à l’étalage de journaux, c’est épeurant; il faudrait être toutes pareilles, c’est ça le message : soyez ainsi, toutes la même.

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Nous on insiste sur la différence, sur les poses non conventionnelles. Parfois c’est tough pour les femmes qui font ça,  de se voir grimacer, de se voir moins belles selon les standards; c’est rough, il faut qu’elles y travaillent. Parfois on se dit que peut-être on pourrait choisir telle photo au lieu de telle autre, ‘’parce qu’on y est plus cute’’; même si on pense la femme libérée au Québec, tout ça est très ancré encore en nous, et par exemple, on a des activités qui ont lieu sur scène, le lancement et le couronnement, où elles doivent performer. C’est super dur.

La Revengeance des duchesses, 2011

Se présenter sur scène sans être dans une pose convenue, sans être à ton meilleur, au sens de ‘’belle’’ comme l’imposent les normes de la société de consommation, donc se présenter sur scène pis casser ce moule-là, pour soi-même et pour l’ensemble des femmes, c’est hyper dur; c’est un travail psychologique mais ça marche. Parmi les commentaires que les femmes envoient le plus souvent, après être sorties de la revengeance, on trouve : ‘’merci de m’avoir poussée à sortir de ma coquille’’, ou ‘’je ne me sens plus comme une extra-terrestre’’,  ou ‘’j’ai trouvé des femmes qui me ressemblent’’. On dirait qu’on attire des femmes qui ont le gout de s’exprimer, d’être différentes et qui avant n’osaient pas. Avec nous, les femmes ont cette liberté-là, dans  le droit de parole, dans la façon d’agir; il y a aussi des femmes plus masculines, et qui se retiennent tout le temps, avec nous elles se laissent aller, ont le droit de faire leur ‘’gars’’ c’est correct, c’est paradoxal, on est des duchesses, ce qui est d’ordinaire très associé à la féminité, c’est pour ça que pour moi le mot duchesse est important, ce mot pour moi veut dire Femme. Je suis rendue là dans ma réflexion. Ce n’est plus la revengeance des duchesses, c’est la revengeance des femmes.

 La revengeance des femmes

Q : À une émission sur les ondes de CKIA, le 4 janvier 2014, vous avez dit qu’il y avait une cause derrière tout ça, peut-on dire que c’est la cause des femmes ?

MC : C’est ça depuis le début. Une action concrète, Au départ, je ne me disais même pas féministe moi-même. C’était tout en-dedans de moi, latent. C’était quelque chose qu’on sentait. Ça a été construit comme un projet artistique. Sans savoir trop ce qu’on faisait, on comprenait que c’était très important et qu’il fallait pousser plus loin. Après la première année, quand on a vu le film : ‘’Le soleil a pas d’chance’’ de Robert Favreau,  de 1975, qui parle de la sélection des Duchesses, on a compris qu’on travaillait dans le bon sens, car on travaillait un peu pour changer ce genre de choses. La revengeance des femmes.

Nous sommes partis du concret, d’un projet, où plusieurs personnes se sont mobilisées –  pour nous rendre à une réflexion plus large. Maintenant nous sommes plus dans la réflexion plus intellectuelle, plus philosophique. Je sais que les femmes qui y sont impliquées depuis le début ont évolué dans leur réflexion.

Il arrive souvent qu’on parte d’une idée, de l’intellect, et que ça donne un projet mobilisateur.  La revengeance, c’est le contraire. On est parti de la base, du concret, pour remonter vers l’analyse, pour comprendre ce qu’on faisait.  Ça devient très intéressant. Il faut s’inscrire dans le concret pour rejoindre le plus de monde.

  Faudrait-il aller leur dire ?

Q : Le Carnaval a ramené les Duchesses comme moyen de vente de leur produit, un peu en perte de vitesse. Que penser du fait qu’au XXIe siècle on utilise encore l’image de la femme comme argument de vente, comme stratégie de marketing ?

MC : Une des principales raisons est que la vente de la bougie, depuis que les duchesses ont disparu, est en déclin;  la bougie est un des gros moyens de financement du Carnaval. Pourquoi les gens achetaient la bougie? Pour encourager leur duchesse parce que ça lui donnait une chance de devenir reine, donc, combat de quartier, guerre de clochers… ils ont perdu beaucoup de plumes, sur le plan du financement; utiliser la femme comme tactique pour faire vendre, ça marche encore.

Les publicitaires vont vous le dire : le sexe et la violence ça marche tout le temps. Il y a une station de radio qui utilise la femme pour faire vendre des calendriers. Ce n’est pas nouveau, ce n’est pas créatif,  et on revient avec ça. C’est pathétique. Ça montre qu’il y a peu de créativité, il y a moyen de faire de l’argent, ou essayer de faire de l’argent,  autrement que par  cette solution-là qui, finalement, cause beaucoup de tort aux femmes, plus que les gens ne le pensent, parce qu’on est pris dans ce moule-là, qu’on nous impose, et c’est triste, parce que c’est dur de s’en sortir,

Prenons le maquillage, je suis prise avec ça, je fais de la télé en plus, on me met un masque pour que je fasse de la télé, je ne peux pas faire de la télé au naturel ça ne se peut pas, il y a du travail qui a été fait par des femmes pour que la pub sexiste diminue, dans les années 80-90, et on est en train de revirer ça de bord, c’est pire que jamais. On est passé de la pub sexiste ‘’femme-ménagère’’ à la pub sexiste ‘’femme-poupée-gonflable’’. Ce n’est pas drôle, c’est vraiment triste, ça me pogne en-dedans.

Les publicitaires, c’est leur responsabilité, leur éthique marketing, ils devraient accepter que oui, il y aura peut-être moins de vente, mais  tant pis, et réfléchir à leur responsabilité dans l’image des femmes véhiculée. Réfléchir sur autre chose que seulement l’argent rapporté. Le Carnaval, quand il choisit de ramener la formule des Duchesses, a une responsabilité envers la population et envers les femmes. Il doit comprendre et agir en ce sens.

Je pense que ça a été une partie de sa préoccupation, peut-être. Il propose une formule légèrement différente dans le sens où les duchesses d’aujourd’hui doivent agir, avec leurs projets. Mais le Carnaval  n’est  pas allé assez loin, selon moi dans l’émancipation des Duchesses. Comme s’il ne se rendait pas compte de l’impact de cette décision. Comme si pour le Carnaval, tout cela était bénin et sans importance.

Peut-être faudrait-il aller leur dire ? Leur montrer ?

Il y a là de l’éducation  à faire.

 

One Response to Rencontre avec Marjorie de la Revengeance des Duchesses

  1. Quand on pense que les jeunes duchesses doivent se débrouiller elles-mêmes pour financer leurs projets, moi je dis que c’est de l’exploitation!!!
    L’argent, toujours l’argent!

    Les duchesses de la Revengeance font des activités très intéressantes au dévoilement et au couronnement sans parler de l’impro à l’Université ou des activités pour les enfants au Musée, etc. Il y en a plein…C’est gratuit!
    Elles ont été choisies à l’aveugle, pas de photos. Moi, j’embarque!
    Quel groupe dynamique et intelligent. Pas besoin d’être féministe pour comprendre ça!
    Continuez mesdames et messieurs, s’élever un peu ce n’est pas défendu.

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