Toi et moi – en pensant au 6 décembre

carré noir

Il n’y a pas de doute, Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit… Elle hésite : « suis-je malade? Faut-il faire une scène ou bouder? ou m’endormir?… Ce sera difficile… »

Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans toute la pièce le clair parfum de Minne… Elle le suit des yeux. (…) « Voilà, c’est mon mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre mais… c’est mon mari. En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt si je consens… » Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de ses cheveux.

– Colette, L’ingénue libertine

Il y a vingt-cinq ans, les filles de la polytechnique s’apprêtaient à se faire tuer, j’avais 6 ans et tu étais dans ma chambre. Tu m’initiais au secret coupable, à l’attention et l’importance qu’on donne aux êtres qu’on contrôle. Ton jouet – j’étais tellement spéciale pour toi.

T’étais là aussi, ado, à m’aimer et à vouloir une pipe. Je te disais ‘oui oui, j’aime ça’, je voulais pas que tu t’en ailles. Et ça finissait enfin – enfin la paix. Quand je t’ai laissé, tu m’as suivie dans la rue la nuit pour te battre avec mon nouveau chum. J’ai pas pu sortir seule pendant 3 mois – criss que t’es épais pareil.

Maintenant on est encore là, toi et moi. Je suis ta poubelle de tantôt, le bon bain chaud qui te réconforte, le coussin dans lequel tu pleures, le livre dans lequel t’écris l’histoire de ta vie. Le disque que t’as rayé pour qu’il répète ‘je t’aime, je t’aime, je t’aime’.

Des objets – dans lesquels je suis enfermée, immobile. J’étouffe. C’est la rançon de ton amour, et de la sainte criss de paix.

Enfin tu dors, enfin t’es parti. Moi je dors pas, je pleure pas non plus. Je pleure pas souvent, as-tu remarqué? C’est parce que je trouve ça ben fatiguant. Pis de toute façon t’aimerais pas ça – il te faudrait trouver moyen de rentrer les larmes dans un de tes objets, ça serait pénible pour tout le monde.

Dors mon cœur, dors. Je vais m’enfuir, encore une fois.

À la mémoire de Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte

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