Une manifestation récupérée

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C’est sous une pluie torrentielle que se sont réunis vendredi soir, 5 septembre, des manifestantEs bien déterminéEs à faire entendre leur voix pour percer le filtre médiatique qui persiste à présenter la mort de Guy Blouin, ce « cycliste happé par une autopatrouille », comme la simple victime d’un triste accident de la route impliquant des policiers. Ce qui, pour les autorités, semble n’être qu’une infortune fortuite est plutôt le fruit d’une culture policière dénoncée depuis déjà longtemps dans le quartier St-Roch selon ces manifestantEs, mais aussi selon bon nombre de résidantEs, travailleurs et travailleuses ou habituéEs du quartier.

À 23h30, le groupe passablement hétérogène d’une centaine d’individus s’ébranle, quitte très rapidement le parvis pour emprunter la rue du même nom, tourne à gauche sur De La Salle et se dirige d’un pas résolu vers la centrale de police du parc Victoria, en empruntant la voie la plus directe, soit la rue Dorchester en sens contraire, comme s’il cherchait à lancer un défi aux forces de l’ordre, à peine visibles. Incrédules mais grisés par des sentiments confus de colère et de liberté, les manifestantEs se retrouvent livréEs à elles-mêmes et eux-mêmes sur cette large artère, peu habituéEs à prendre la rue sans escorte policière.

Rapidement arrivé au poste Victoria, le groupe y scande des slogans pendant une dizaine de minutes, puis, toujours par Dorchester, c’est le retour vers le boulevard Charest, que quelques participants proposent de bloquer, mais la marche se poursuit jusqu’à la rue du Parvis, ce qui donne lieu à la troublante rencontre entre les fêtardEs des bars de la chic rue commerçante et les manifestantEs en colère, dont certainEs semblent impatients d’en découdre avec les policiers et policières qui ont commencé à apparaître au moment où il paraissait évident que le boulevard n’allait pas être libéré de sitôt, même si une partie des manifestantEs avaient emprunté l’étroite rue pour retourner devant l’église St-Roch.

Une frénésie feutrée

Depuis le début de la courte marche au rythme rapide, une colère sourde flottait dans l’air, s’exprimant par des slogans nettement hostiles aux forces de l’ordre, mais aucunE automobiliste, aucune vitrine de commerce n’a fait les frais de cette grogne bien canalisée : c’est aux policières et policiers que l’on reproche d’être irrespectueuses et irrespectueux auprès des citoyenNEs, impoliEs, provocantEs, de pratiquer l’intimidation et même la violence envers un large pan de la communauté, celles et ceux pour lesquelLEs les promotrices et promoteurs immobiliers n’arrivent pas à imaginer un rôle dans le décor enchanteur (mais pour qui ?) qu’ils cherchent à construire dans St-Roch.

Les manifestantEs, maintenant immobiles au milieu du boulevard Charest, devant les voitures de police enfin visibles, peuvent laisser parler leur colère en s’adressant directement à ceux et celles qui les harcèlent au quotidien. Et la hargne est bien sentie, si focalisée que personne ne penserait même à s’en prendre aux vitrines des bars qui symbolisent pourtant la pression qui pèse sur ces citoyenNEs que les apôtres du Nouvo St-Roch trouvent si indésirables. Des coups de pied et de poing sont donnés dans une voiture de police, mais celle-ci se retire sans réel dommage.

Une finale paisible

Mais rien n’explose malgré la tension manifeste, l’animosité qui ne semble pas vouloir trouver son exutoire. La soirée tire à sa fin, tout le monde sent bien que seule une intervention policière fera partir les dernières et derniers manifestantEs assis au milieu du boulevard Charest, mais les journalistes encore sur place espèrent que par miracle l’émeute éclate, qu’une voiture de police s’enflamme soudainement, que l’assaut du groupe tactique déclenche une flambée de violence. Déjà, quelques-unEs des manifestantEs, celles et ceux qui avaient frappé un véhicule de patrouille, ont été arrêtéEs en retrait au moment où elles et ils quittaient les lieux, certainEs avec une rudesse que les policiers et policières semblaient retenir avec peine. Toujours ce réflexe d’affirmer son pouvoir sur les citoyenNEs qui contestent l’ordre établi, quoi.

Enfin, alors qu’il ne reste qu’une vingtaine de participantEs dont une poignée de jeunes assis au milieu de la rue, quelques agentEs du groupe tactique font leur apparition arméEs du maintenant traditionnel porte-voix pour annoncer qu’il est l’heure de rentrer dormir. Tous et toutes ont deux minutes pour quitter les lieux, le règlement 500.1 est allégué et, pour une première fois selon plusieurs, le trottoir fait partie de la voie publique visée par ce règlement. Après une très brève réflexion, presque tous et toutes jugent qu’il n’y a rien à gagner à rester sur place et se dispersent tranquillement. Au total, il y aura eu neuf arrestations au terme de cette manifestation somme toute paisible, aucun coup de matraque, pas de gaz lacrymogène, peu de brutalité policière, fait inusité dans une manifestation contre, justement, la brutalité policière.

Les policiers et policières ont donc choisi de laisser les manifestantEs s’exprimer presque sans intervenir jusqu’à ce que ceux-ci et celles-ci s’installent sur Charest où, il faut bien l’admettre, il devenait nécessaire d’assurer leur sécurité. L’espace d’une soirée, les plus de trente ans ont bien eu l’impression d’être retournéEs à l’époque où la norme était justement de laisser la rue à la population, de tolérer un certain désordre tant qu’aucun dommage à la propriété n’était observé, et tant que la sécurité des citoyenNEs n’était pas menacée. On pouvait entendre cet étonnant constat : les policiers et policières se comportent bien, ce soir…

Le maire tente de récupérer la manifestation!

Le lendemain, le maire de Québec n’était pas peu fier de féliciter chaleureusement ses policiers et policières qui avaient fait preuve « d’autant de tolérance et de contenance », mais fidèle à lui-même, il n’a pas pu s’empêche de nier la légitimité de la manifestation en jetant le blâme sur les organisatrices et organisateurs coupables à son avis d’avoir fomenté une « tentative de récupération » et d’avoir réuni dans la rue « des gens qui n’avaient rien à voir avec le décès de Guy Blouin ».

Ce faisant, ne récupère-t-il pas lui-même la manifestation en condamnant une fois de plus les résidantEs du quartier, responsables d’attiser la colère et d’embraser la basse-ville en encourageant l’expression d’une vindicte populaire contre des policiers et policières blancHEs comme neige ?

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